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A propos de la résidence 2/3 (création) des Frères Ripoulain au Pôle Max Jacob,

et en attendant la résidence 3/3 (restitution)

et l'exposition Créapolis au Quartier centre d'art contemporain.

 

    Pas le moindre reflet jaune fluo cette fois dans notre ciel liquide quimpérois. Le temps est "hivernaute" et les trottoirs ne peuvent renvoyer l'image des arpenteurs urbains que sont les Frères Ripoulain. Chaque matin de ce mois de février 2012, la Belle se réveille en rouge primaire et nous égare en bleu de chauffe…

 

    S'égarer donc, se perdre dans la ville en guetteur attentif au moindre déplacement, et remarquer par exemple quelques marcheurs qui se dirigent en conviviale Procession vers l'ancienne chapelle Saint-Yves. De subtils déplacements d'un mobilier lointainement accueillant y ont été réalisés par Mathieu Tremblin en regard d'une ostentatoire croix de néons installée par son comparse David Renault. Dans ce lieu désaffecté qui était jadis occupé par la J.O.C., association catholique d'éducation populaire et de jeunesse, les artistes transposent in situ certains signes repérés à l'extérieur. Le premier redessine à l'aide du mobilier présent les motifs géométriques ambigüs des fenêtres du bâtiment désert - Déplacer les signes, le second reprend à l'identique la croix chrétienne et la fixe au mur pour baigner de lumière neutre une salle devenue sordide. Car si l'on y regarde de plus près, ce ne sont que verres brisés de cannettes de bierre bon marché, préservatifs usagés, matelas tachés, fuites d'eau et déchets divers que l'on finit par repérer. Forts de ces images, la croix lumineuse renvoie alors au projecteur de cinéma, et le film peut alors commencer pour les faux fidèles… Mais qu'en adviendra-t-il lorsque le lieu aura retrouvé son calme précaire et sa pénombre angoissante ? Tout se joue là, en réalité, dans le silence des signes et dans le creux du verbe.

 

    Empty Sign, justement, sous les nuages menaçants, enseigne creuse quoique moins illettrée qu'il n'y paraît, est plantée en haut d'un champ du quartier de Cuzon dont nul ne connaît le propriétaire, surtout pas David Renault. Le regard du conducteur - car la fausse enseigne domine désormais une sorte de rocade intérieure - ne peut guère fixer l'objet ambigü sans risques. Aussi pouvons-nous faire le pari d'un doute ultérieur à la rencontre, d'une observation fine a posteriori que la mémoire tentera de reconstruire pour combler le manque avant la destruction annoncée.

 

    Pas toujours le temps de s'attarder en effet, car l'artiste cherche sans doute aussi le flash visuel, sorte de 25ème image d'un film que serait son rapport au réel et à la mémoire. Telle Silent Party, sous les tôles branlantes, architecture en lambeaux claquée de lumière au cœur de la Z.A.C. de Gourvily, avec présences clandestines soulignées aux stroboscopes. Ou encore Neon Activity sous les plafonds artificiels d'une construction précaire en bordure fiévreuse du festival Les Hivernautes, avec lueurs hésitantes pour passants troublés par l'activité potentiellement paranormale.

 

    Passer, se retourner, s'interroger, s'arrêter, revenir en arrière même, tel le promeneur ou le coureur de fond apercevant dans l'arbre en bord de rivière et en vis-à-vis d'un camp de Roms du Corniguel, ce Nid en barbelé si peu accueillant, métaphore d'un pays où les frontières se vivent de plus en plus en écueils. Non loin de là, un banc drapé et immaculé reçoit au fil des marées un limon pollué.Temps mort ne permet pas plus que le nid blessant de Mathieu Tremblin de prendre le temps de la maturation nécessaire à toute vie. Très tôt entraînée au large, l'image mélancolique de David Renault se déforme sous la pression du courant de vase, et disparaît. Au loin on entendrait presque les chiens… 

 

    Car de l'autre côté du fleuve, au Corniguel donc, des canins perdus aboient au Pavillon noir que les Frères Ripoulain hissent dangereusement au sommet d'un rafiot échoué en devenir de squatt fantasmé. Et dans le silence momentané du moteur coupé, en y prêtant quelque attention suffisante, l'oreille entendrait probablement le Dernier souffle absurde d'une corne hurlant au fond d'un garage sordide du Moulin Vert. Le geste tragi-comique de David Renault nous renvoie alors à son arbre mort, toujours de l'autre côté, avec corneilles effrayées et puanteur alentour, et au tournoiement des disques noirs aux souffles des vents, avec chutes programmées flegmatiquement en clin d'œil à la fin du support matériel nécessaire à la prospérité de l'industrie musicale. Magnifique Requiem… for a stream.

 

    Après le noir poétique, prophétique, mélancolique, un autre plus discursif, plus sonore même. Mathieu Tremblin attend, figé, le premier cliquetis des pièces métalliques dans sa boîte en fer. Le Graffiti statue patiemment sur son devenir au cube blanc sous le regard des passants de la rue du Chapeau Rouge. Sur la cimaise mimétique à son environnement mural, ralenti dans le geste, le messager noir étire ainsi dans le temps son propos vénal… jusqu'à faire le buzz. Outre la critique d'un milieu habituellement désobéissant qui se précipite désormais aux appeaux des white cubes, on peut également pointer l'écart rythmique entre le geste retenu délibérément par l'artiste dans l'espace urbain réel, et l'étonnante vélocité de sa communication dans l'espace virtuel. A l'heure où tout s'accélère au mépris du vivant, Mathieu Tremblin s'impose comme le Lucky Luke de la blogosphère arty ! D'après le philosophe Paul Virilio, la question n'est sans doute pas tant de ralentir, car la vitesse n'est plus seulement une représentation du réel mais constitue bien désormais notre réel, mais de s'approprier avec humanité " les mutations de l'espace-temps et le dérèglement de notre rapport à la temporalité ".

 

    Inversement, l'hommage au poète des murs Restif de La Bretonne n'aura pas eu le temps de circuler entre son lieu d'accueil - un pont de Creac'h Gwen - et ses référents situationnels précisées à la bombe fluo par des coordonnées géographiques suivies d'aphorismes. Les Inscriptions, " journal extime " de la ville vécue par l'artiste, cèdera trop rapidement sous la pression d'un karcher qu'on imagine haineux. Aussi n'est-il pas inutile, en l'occurrence, de citer le taggeur : " De retour de glanage, les bras chargés, le SDF s'enfonce dans la forêt intersticielle de la zone ".

 

    A la violence de la réponse au poète, qu'on suppose institutionnelle, Mathieu Tremblin oppose un " patrimoine immatériel " en train de s'écrire. Chacun à sa manière, Tag Clouds et Name Dropping rendent lisibles aux profanes que nous sommes, les secrètes signatures murales de jeunes urbains de passage. Car ainsi s'écrit la ville aujourd'hui, non sans défiance, mais avant tout avec créativité et mobilité. Et lorsqu'il déclare que " le graffiti [lui] procure un sentiment de sécurité ", Mathieu Tremblin sait sans doute à quel point cette affirmation nous ramène au cœur des usages de nos cités et à la question centrale de l'identité-altérité.

 

    Sous les pavés, la rage ? Certes non ! Il suffit pour cela de déambuler encore " aux blanches canines ", de se laisser happer par le cri de l'animal, et de se surprendre à rêver d'en libérer le sens commun en une déjection pour brosse rouge vissée en mobilier urbain. Crottoir, le long de la voie ferrée qui les ramènera à leur base rennaise, le dernier caca des Ripoulain, les rois du grand éc-art4context  :-D

 

    Le spectacle est terminé, mais bientôt, au Project Room du centre d'art Le Quartier, Créapolis démontrera en quoi le show must go on

 

Eric Le Vergé,

responsable artistique ART4CONTEXT

- 13 mai 2012

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REMERCIEMENTS

L'équipe d'ART4CONTEXT (Didier, Eric, Loïc, Pascal et Paula) remercie chaleureusement les artistes David Renault et Mathieu Tremblin, ainsi que les étudiants stagiaires Ronan Chenebault (the Boss) et Bénédicte Hummel.

Que soient tout aussi chaleureusement remerciées les personnes ayant contribué directement à la mise en oeuvre des créations des Frères Ripoulain dans l'espace urbain : Christian Breuille - Iwan Coïc - M. Cojan - Régis Huiban - Lionel Jacq - François Joly - Sylvie Joly - Daniel Paul.

Merci à Goulven (dont nous ne citerons pas le nom de l'entreprise :D

One thousand thanks to Polarités'crew : Yannick Boucher - Christophe Dagorne - Yvan Le Berre - Ludovic Le Ven - Gaëlle Roué - Josselin Thareau ainsi qu'à tous les bénévoles des Hivernautes pour leur hospitalité, les bons petits plats (catering)... et le punch !

Spécial dédicace à l'équipe bénévole de Torr-Penn Production et aux lycéen(ne)s du Lycée de Cornouaille : Erwann Babin - Violette Chenais - Manon Fradin - Hugo Kick - Romain Le Bleis - Johanna Le Flochmoen - Simon Le Vigouroux - Noémie Santamaria - Florian Stéphant.

Merci au Quartier centre d'art contemporain : Maurice Corlay - Keren Detton - Sylvie Doré - Patrice Lambert - Yann Le Bail - Anna Olszewska - Marie.

Merci à l'EESAB site de Quimper : Isabelle Mallard  et Danièle Yvergniaux, ainsi qu'aux étudiants de 5e année.

Merci à la Maison du Patrimoine : Marc Dellaleau et Elodie Poireau.

Merci au Centre nautique de Creac'h Gwenn et à Très Tôt Théâtre.

Merci à la Miroiterie de l'Ouest Armorique, et à M. Le Houarno (resp. de production), Quimper.

Merci aux commerçants du centre ville de Quimper qui ont accepté avec le sourire les interventions des Frères Ripoulain aux abords de leurs magasins.

Merci à Mme et M. Le Garrec.

Merci au Télégramme et à Ouest-France : Eliane Faucon-Dumont - Delphine Tanguy - Ronan Gorgiard - Yann-Armel Huet - Michèle Senant.

Merci à France 3 Bretagne (agence de Quimper).

Merci à nos soutiens : Ville de Quimper - Conseil général du Finistère - Région Bretagne.

Merci aux élus qui soutiennent notre projet et à : Sophie Anfray - Claire Bachellerie - Sébastien Bétous - Maiwenn Furic - Sandrine Maignan - Rodolphe Rohart. 


En espérant n'avoir oublié personne.

Si oubli, signalez-vous SVP !

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